Il existe un déjà-vu qui n'est pas seulement celui de la mémoire. Parfois, une situation nouvelle produit dans le corps une impression étrange de familiarité : « Je connais déjà ça. » Une tension, une accélération, une envie de partir, un malaise difficile à expliquer. Le corps peut avoir repéré des indices — ton, posture, proximité, manière de franchir une limite — avant que notre pensée consciente ne les ait organisés.
Mais lorsque certaines relations abusives se répètent, il faut être très prudent avec l'idée que « la victime attire » ou « provoque » la situation. Être victime n'est pas une caractéristique qui condamnerait quelqu'un à le rester. Un enfant, par exemple, ne choisit pas les rapports de pouvoir auxquels il est soumis ; une femme peut également être exposée à des contraintes et rapports de pouvoir sociaux qui ne relèvent pas de ses choix individuels.
Comprendre les vulnérabilités n'est pas culpabiliser la victime.
Et reconnaître son pouvoir d'action ne signifie pas non plus nier ce qui lui a été fait. Une personne peut être victime d'un acte et rester responsable de ses propres décisions, de ses réponses et, progressivement, de la manière dont elle se protège.
Alors pourquoi doute-t-on encore si facilement des victimes ?
Parce que notre cerveau cherche rapidement une histoire cohérente. Il peut confondre la présentation d'une situation avec son fond : qui paraît crédible, qui parle mieux, qui semble plus calme, qui correspond à l'image que nous nous faisons d'une victime. Nous prenons parfois l'image pour la réalité.
Il faudrait apprendre à penser orthogonalement : ne pas opposer automatiquement victime et responsabilité, souffrance et lucidité, vulnérabilité et capacité d'agir.
Et surtout, revenir au corps.
Pas pour croire aveuglément toutes ses sensations — le corps peut aussi se tromper, notamment lorsqu'il porte des expériences anciennes — mais pour l'écouter comme une source d'information parmi d'autres.
Être suffisamment ancré pour pouvoir se demander :
Qu'est-ce que je ressens ?
Qu'est-ce que j'observe réellement ?
Qu'est-ce que j'imagine ?
Et qu'est-ce que je sais ?
Parce que lorsque nous ne sommes plus ancrés dans notre propre corps, nous pouvons passer notre temps à nous adapter à l'image que les autres nous renvoient.
S'ancrer, ce n'est pas devenir méfiant.
C'est ne plus se perdre si facilement dans le regard de l'autre.