Il y a des mots qui portent en eux une étrange ambivalence. « Complicité » en fait partie.
Aujourd’hui, nous l’utilisons souvent pour parler d’un lien privilégié : deux personnes qui se comprennent sans avoir besoin de parler, qui partagent un regard, un humour, une intimité particulière. On dit d’un couple qu’il existe entre eux une belle complicité. Entre amis, entre parents et enfants, entre collègues, la complicité évoque la confiance, la connivence, le plaisir d’être ensemble.
Et pourtant, le même mot peut désigner tout autre chose : la participation, consciente ou volontaire, à un acte répréhensible. Être complice d’un crime, d’une fraude, d’une violence.
Comment un même mot peut-il désigner à la fois une forme d’intimité et une forme de culpabilité ?
L’étymologie apporte une piste intéressante.
« Complicité » vient du latin complicare, qui signifie « plier ensemble », « replier », « entrelacer ». Le préfixe com- signifie « avec », tandis que plicare renvoie à l’idée de « plier ». À l’origine, il y a donc cette image : ce qui est plié avec autre chose, ce qui s’entremêle, ce qui ne se sépare plus si facilement.
Et c’est peut-être là que se trouve toute l’ambivalence du terme.
Être complice, c’est d’abord être avec quelqu’un. Comprendre ses codes, partager ses silences, anticiper ses réactions. C’est parfois cette merveilleuse sensation d’être compris sans avoir à expliquer.
Mais être « avec » peut aussi signifier se laisser prendre dans quelque chose qui nous dépasse.
La complicité devient alors une frontière.
Jusqu’où puis-je être avec l’autre sans devenir responsable de ce qu’il fait ?
À quel moment la compréhension devient-elle complaisance ?
À quel moment la loyauté devient-elle silence ?
Et à quel moment le fait de « ne rien faire » devient-il déjà une manière de participer ?
C’est peut-être pour cela que la complicité est psychologiquement si intéressante : elle suppose toujours une forme d’alignement entre deux personnes, mais cet alignement n’est pas nécessairement moral.
On peut être complice d’un rire comme on peut être complice d’un mensonge.
Complice d’un rêve comme d’une violence.
Complice d’une liberté comme d’un enfermement.
La complicité crée du lien parce qu’elle produit un « nous ». Mais ce « nous » peut être profondément sécurisant… ou devenir une frontière qui exclut les autres et protège parfois l’inacceptable.
Il existe donc une question essentielle derrière toute complicité :
« De quoi sommes-nous complices ? »
Car être compris par quelqu’un est précieux.
Être soutenu est précieux.
Partager un secret peut être précieux.
Mais la véritable maturité relationnelle consiste peut-être à pouvoir dire :
« Je suis avec toi, mais je ne suis pas avec tout ce que tu fais. »
La complicité la plus saine n’est peut-être pas celle où l’on est toujours d’accord.
C’est celle où l’on peut être suffisamment proche pour se comprendre et suffisamment libre pour se désolidariser lorsque c’est nécessaire.
Parce qu’au fond, toute complicité pose la même question :
est-ce que notre lien nous permet de devenir davantage nous-mêmes… ou nous rend complices de ce que nous ne voulons pas être ?