Nous avons pris l’habitude de dire que nous pensons avec notre tête, que nous ressentons avec notre cœur et que nous nous souvenons avec notre mémoire.
Comme si nous avions soigneusement réparti les fonctions :
au cerveau, la raison ;
au cœur, les émotions ;
à la mémoire, les souvenirs.
Mais les mots que nous employons racontent une histoire beaucoup moins compartimentée.
Prenons une expression aussi ordinaire que « apprendre par cœur ».
Pourquoi le cœur ?
Aujourd’hui, cela nous semble presque poétique. Apprendre par cœur, c’est mémoriser, retenir une information jusqu’à pouvoir la restituer sans regarder. Pourtant, l’histoire du mot nous ramène à une époque où le cœur n’était pas seulement considéré comme le siège des sentiments. Il pouvait aussi être pensé comme un lieu intérieur de la connaissance, de la volonté, de la pensée et de la mémoire.
Le verbe latin recordari, à l’origine de notre idée de « se souvenir », est construit autour de cor, cordis, le cœur. Se souvenir, dans cette ancienne représentation, c’était donc, en quelque sorte, ramener au cœur.
Cela change quelque peu notre manière de comprendre « apprendre par cœur ».
Peut-être qu’apprendre par cœur n’a jamais voulu dire seulement mettre quelque chose dans sa mémoire.
Peut-être voulait-il dire : faire entrer quelque chose en soi.
Une connaissance qui n’est plus simplement quelque chose que l’on sait, mais quelque chose que l’on porte.
Et puis il y a un autre mot qui mérite qu’on s’y arrête : conscience.
Nous l’employons quotidiennement sans plus entendre ce qu’il contient.
Conscience vient du latin conscientia, lui-même lié à conscire, formé de cum — « avec » — et scire — « savoir ». Étymologiquement, il y a donc l’idée d’un savoir avec, d’une connaissance partagée ou intérieure.
C’est intéressant.
Car la conscience n’est pas simplement savoir.
C’est savoir avec quelque chose.
Avec soi-même.
Avec son expérience.
Avec ce qui nous arrive.
Avec ce que nous ressentons.
Avec ce que nous avons vécu.
La conscience serait alors moins une lumière froide qui éclaire le monde depuis l’extérieur qu’une forme de connaissance habitée.
Et peut-être est-ce précisément là que le cœur retrouve sa place.
Non pas contre la raison.
Pas davantage à sa place.
Mais avec elle.
Nous avons longtemps opposé le cœur et la raison : « écouter son cœur » serait suivre ses émotions, tandis que « suivre sa raison » serait penser correctement.
Mais cette opposition est peut-être trop simple.
Car une décision humaine n’est jamais seulement un calcul. Nos expériences passées, nos émotions, nos sensations corporelles, nos souvenirs et nos raisonnements participent ensemble à ce que nous percevons comme juste, dangereux, désirable ou possible.
Le cœur n’a donc peut-être jamais cessé de « penser ».
Il ne pense simplement pas de la même manière que la raison.
Il signale.
Il associe.
Il reconnaît.
Il se souvient parfois avant que nous sachions expliquer pourquoi.
Et c’est peut-être pour cela que certaines choses nous donnent l’impression de « déjà savoir » avant même que nous soyons capables de les formuler.
Une personne entre dans une pièce et quelque chose en nous se contracte.
Une voix nous rassure.
Une autre nous met mal à l’aise.
Une situation nous semble étrangement familière.
Nous ne savons pas encore l’expliquer, mais quelque chose a déjà commencé à nous informer.
Ce n’est pas nécessairement une vérité infaillible : le corps peut aussi se tromper, nos expériences passées peuvent déformer nos perceptions, et nos émotions peuvent nous conduire à des interprétations erronées.
Mais cela signifie que penser ne commence pas toujours par une phrase.
Parfois, cela commence par une sensation.
Et peut-être que la conscience consiste justement à pouvoir transformer cette sensation en connaissance :
sentir, puis observer ; observer, puis mettre en mots ; mettre en mots, puis penser.
Il y aurait alors quelque chose d’étrangement cohérent entre apprendre par cœur et prendre conscience.
Dans les deux cas, la connaissance ne reste pas complètement extérieure à nous.
Elle devient intérieure.
Elle est incorporée.
Alors peut-être que la vraie question n’est pas :
« Faut-il enfin choisir entre le cœur et la raison ? »
Mais plutôt :
« Pourquoi avons-nous eu besoin de les séparer ? »
Et si le cœur n’avait jamais cessé de penser ?
Et si la raison n’était pas là pour faire taire ce que nous ressentons, mais pour dialoguer avec lui ?
Après tout, con-science contient déjà cette idée : savoir avec.
Avec soi.
Avec son histoire.
Avec son corps.
Avec les autres.
Avec ce que l’on ressent et ce que l’on comprend.
Peut-être que devenir conscient, ce n’est donc pas seulement penser davantage.
C’est apprendre à savoir avec davantage de soi-même.
Et peut-être qu’apprendre véritablement quelque chose, ce n’est pas seulement pouvoir le réciter.
C’est lorsque ce savoir finit, lui aussi, par trouver son chemin jusqu’au cœur.