La hiérarchie des victimes : existe-t-il un championnat de la souffrance ?

Publié le 2 octobre 2026 à 09:21

Est-ce qu’il existe un championnat de la souffrance ? Un classement de celles et ceux qui auraient le plus souffert, avec une médaille d’or pour les plus traumatisés et une médaille de consolation pour les autres ?

Non. Et heureusement. La souffrance n’est pas une compétition. On n’a pas besoin d’avoir vécu le pire pour avoir le droit de dire que quelque chose nous fait mal, ni d’être la personne la plus vulnérable pour mériter d’être protégée.

Mais attention : refuser de hiérarchiser les souffrances ne doit pas nous conduire à nier les rapports de pouvoir qui hiérarchisent réellement les personnes.

Toutes les personnes peuvent être victimes, mais toutes ne sont pas exposées aux mêmes risques, ne disposent pas des mêmes ressources pour se défendre, ni de la même possibilité d’être entendues.

C’est là que commence le véritable problème : certaines personnes peuvent dénoncer une injustice sans risquer de perdre leur emploi, leur logement, leur titre de séjour ou leur sécurité. D’autres doivent calculer le prix de chaque parole.

2. Quand la vulnérabilité devient une inégalité de protection

Les femmes, les personnes étrangères et celles qui cumulent plusieurs formes de précarité peuvent rencontrer des obstacles spécifiques. Une femme étrangère victime de violences peut, par exemple, méconnaître ses droits, ne pas maîtriser suffisamment la langue, dépendre financièrement de son conjoint ou craindre les conséquences de démarches administratives sur son séjour. 

Et il faut aussi regarder le monde du travail. Certaines personnes acceptent des conditions que d’autres peuvent refuser, non parce qu’elles seraient moins exigeantes ou moins dignes, mais parce qu’elles disposent de moins de possibilités de partir, de négocier ou de faire valoir leurs droits.

La précarité peut transformer un droit théorique en droit difficilement accessible.

Mais gardons-nous d’une autre simplification : les personnes étrangères ne forment pas un groupe homogène, pas plus que les femmes. La nationalité, le statut administratif, les ressources, le réseau relationnel, la langue, le secteur professionnel et les conditions de vie modifient considérablement les situations. Et les personnes qui ne sont pas étrangères peuvent, elles aussi, subir des formes sévères de domination.

Ce n’est donc pas une compétition entre victimes. C’est une question de distribution inégale des risques et des moyens de se protéger.

3. Ne pas perdre le nord : reconnaître sans opposer

Dire que certaines personnes sont plus exposées à certaines violences ne signifie pas que les autres souffrances seraient secondaires. Reconnaître les obstacles spécifiques rencontrés par les femmes étrangères ne retire rien aux droits des femmes françaises, ni aux droits des hommes victimes de violences.

L’égalité ne consiste pas à prétendre que tout le monde part du même endroit. Elle consiste aussi à repérer les situations dans lesquelles une personne a moins de possibilités réelles de se défendre.

Le guide de #NousToutes rappelle justement que comparer la situation des femmes en France à celle des femmes dans des pays où les droits sont davantage restreints ne suffit pas à effacer les inégalités qui persistent ici.

Et lorsqu’on parle de violences, il faut regarder les mécanismes : la peur, l’isolement, la culpabilisation, la banalisation, les menaces et les stratégies qui peuvent réduire la possibilité de parler ou de partir.

4. Le vrai enjeu : qui peut se permettre de dire non ?

Une question permet peut-être de sortir du championnat imaginaire de la souffrance :

Qui peut refuser ? Qui peut partir ? Qui peut porter plainte ? Qui peut être cru ? Qui peut se permettre de faire du bruit sans perdre autre chose en chemin ?

C’est souvent là que se mesure une inégalité concrète : pas seulement dans l’existence d’un droit, mais dans la possibilité de l’exercer sans mettre en péril sa sécurité, ses ressources ou son avenir.

Il ne s’agit pas de distribuer des médailles de victimes. Il s’agit de comprendre pourquoi certaines personnes sont davantage exposées, pourquoi leur parole peut être plus facilement étouffée, et pourquoi leur protection exige parfois des réponses spécifiques.

Ne hiérarchisons pas la douleur. Mais ne fermons pas les yeux sur la hiérarchie des pouvoirs.

Et surtout, ne demandons pas aux personnes les plus vulnérables de prouver qu’elles souffrent davantage pour mériter d’être entendues. Le droit à la dignité, à la sécurité et à la protection ne devrait jamais dépendre d’un concours de souffrance.