Il suffit parfois de quelques lettres pour changer notre manière de regarder le monde. Présage ou passage ? L’un semble nous parler de ce qui va arriver ; l’autre, de ce que nous devons traverser.
Le présage est ce signe auquel nous prêtons une valeur annonciatrice. Un silence inhabituel, une rencontre inattendue, une parole qui résonne autrement… Nous cherchons parfois dans les événements les indices d’un avenir qui nous échappe. Comme si le monde nous adressait des avertissements, des promesses ou des menaces. Mais un signe n’est pas nécessairement une prédiction : il peut aussi révéler nos propres inquiétudes, nos espoirs ou notre besoin de donner du sens à l’incertitude.
Le passage, lui, nous ramène au mouvement. Il ne nous demande pas de deviner ce qui vient, mais de traverser ce qui est là. Il évoque une porte, un seuil, une transition entre deux états, deux lieux ou deux versions de nous-mêmes. Passer, c’est accepter que quelque chose change, sans toujours savoir précisément ce qui nous attend de l’autre côté.
Alors, et si nous confondions parfois le présage avec le passage ? Si nous prenions les difficultés pour des avertissements du destin, alors qu’elles sont peut-être simplement des étapes de notre histoire ? Si nous interprétions chaque obstacle comme la preuve que nous sommes sur la mauvaise voie, alors qu’il nous invite parfois à modifier notre rythme, notre direction ou notre manière d’avancer ?
Nous ne pouvons pas toujours choisir ce qui survient, mais nous pouvons interroger le sens que nous lui donnons. Une rupture peut sembler annoncer une solitude définitive ; elle peut aussi marquer le passage vers une relation différente à soi et aux autres. Un échec peut être vécu comme un mauvais présage ; il peut devenir l’occasion de comprendre ce qui ne nous convient plus. Cela ne signifie pas que toute souffrance cache une leçon, ni que chaque épreuve conduit nécessairement à quelque chose de meilleur. Certaines choses font mal, injustement, et n’ont pas besoin d’être transformées en destin pour être reconnues.
Peut-être que la vraie question n’est donc pas : « Qu’est-ce que cet événement présage ? », mais plutôt : « Qu’est-ce que je suis en train de traverser, et comment puis-je le traverser sans me perdre ? »
Car le présage nous pousse à chercher des réponses dans l’avenir, tandis que le passage nous rappelle que nous sommes déjà en chemin.
Et si, au lieu de vivre chaque incertitude comme une menace, nous apprenions à la considérer comme un seuil ? Non pas pour nier les dangers, mais pour distinguer ce que nous redoutons de ce que nous savons, ce que nous imaginons de ce que nous pouvons faire.
Mais surtout, soyons toujours PAS SAGES ! Pas sages au sens de dociles, de silencieux ou de parfaitement conformes aux attentes des autres. Pas sages au point de ne plus questionner l’injustice, de ne plus bousculer les habitudes ou de ne plus oser penser autrement. Il y a encore beaucoup de travail à faire en matière de bienveillance, de reconnaissance et de mise en valeur des compétences de chacun. Nous avons besoin d’apprendre à voir ce que l’autre apporte, même lorsqu’il ne pense pas comme nous.
Être en désaccord ne devrait jamais nous autoriser à nous tirer les cheveux, métaphoriquement ou littéralement, simplement parce que nous ne parvenons pas à nous entendre. Nous n’avons pas besoin d’être d’accord sur tout pour nous respecter. Nous pouvons confronter nos idées sans détruire la personne qui les porte, poser des limites sans humilier, critiquer un acte sans réduire quelqu’un à ses erreurs.
Et si la véritable sagesse commençait justement là ? Non pas dans l’obéissance aveugle, mais dans la capacité à reconnaître notre part de responsabilité. Nous ne sommes pas responsables de tout ce qui nous arrive, mais nous avons, au minimum, la responsabilité de nos actes, de leurs conséquences et de la manière dont nous traitons les autres. Cette sagesse-là ne fait de mal à personne. Elle exige parfois de reconnaître ses torts, de réparer, de s’excuser ou simplement de faire autrement la prochaine fois.
Alors, oui, soyons PAS SAGES : assez libres pour questionner, assez courageux pour désobéir à ce qui nous déshumanise, assez curieux pour accueillir les différences et assez humbles pour reconnaître nos erreurs. Mais ne confondons pas liberté et irresponsabilité, audace et brutalité, désaccord et mépris.
Tout ce qui arrive n’est pas un présage. Parfois, ce n’est qu’un passage. Et parfois, c’est en le traversant que nous découvrons ce que nous n’aurions jamais pu prévoir.
À nous de choisir ce que nous voulons faire de ce passage : une occasion de reproduire les mêmes violences ou une invitation à devenir, ensemble, un peu plus humains. Pas sages, peut-être. Mais responsables, toujours.