La Justice est-elle aveugle ? Jusqu’à quand ? Et pour protéger qui ?

Publié le 6 octobre 2026 à 15:11

On dit que la Justice est aveugle. Mais est-elle aveugle aux faits, aux souffrances, aux témoignages ? Ou ne regarde-t-elle parfois que ce qu’elle est en mesure de reconnaître, de classer et de sanctionner ?

Jusqu’à quand faudra-t-il répéter les mêmes paroles, produire les mêmes preuves, raconter les mêmes violences, avant d’être entendu ? Combien de fois une victime doit-elle expliquer ce qu’elle a vécu pour que sa parole cesse d’être considérée comme un doute supplémentaire à instruire et devienne enfin un récit à examiner sérieusement ?

Et lorsque la Justice ne répond pas, ou répond trop tard, une autre question surgit : qui cette lenteur protège-t-elle, concrètement ? Qui bénéficie du silence, de l’épuisement, des procédures interminables et de la difficulté à faire reconnaître les violences ? Existe-t-il des rapports de pouvoir, des habitudes institutionnelles ou des intérêts qui contribuent à maintenir certaines situations ? Et si l’on soupçonne un lobby, de qui parle-t-on exactement ? Il faut pouvoir poser ces questions sans transformer les soupçons en accusations, mais aussi sans interdire d’interroger les mécanismes qui produisent l’impunité.

Car il y a une violence particulière à devoir demander protection à une institution dont on ne sait plus si elle nous entend. Une violence qui s’ajoute à la première : celle de ne pas être cru, de ne pas être reconnu, de devoir se justifier alors qu’on cherche simplement à être en sécurité.

C’est là que commence le syndrome de Cassandre : parler, prévenir, alerter, parfois avec précision, et constater que personne ne semble vouloir entendre. Dans le mythe, Cassandre avait reçu le don de prophétie, mais aussi la condamnation de ne jamais être crue. Aujourd’hui, la métaphore résonne chaque fois qu’une personne alerte sur des faits répétés et se heurte à l’indifférence, à la minimisation ou au discrédit.

Mais il faut se méfier d’une autre injustice : demander aux victimes de devenir irréprochables pour mériter d’être protégées. Une personne peut être confuse, en colère, contradictoire sur des détails, ou tarder à parler, sans que cela suffise à invalider ce qu’elle rapporte. La parole doit être examinée avec rigueur, et les faits établis selon les règles de preuve. La rigueur ne devrait jamais devenir un prétexte à l’inaction, pas plus que l’écoute ne devrait remplacer l’enquête.

Alors, à qui confier sa peur, ses preuves, ses enfants, parfois même sa sécurité, lorsque l’institution chargée de protéger semble défaillante ? À qui demander justice lorsque l’on commence à perdre confiance dans la possibilité même d’en obtenir ?

La réponse ne peut pas être de renoncer à la Justice. Elle doit être de demander une Justice qui écoute sans préjuger, enquête sans mépriser, protège lorsque les conditions le justifient et rende compte de ses décisions. Une Justice qui ne confonde pas neutralité et passivité, prudence et indifférence, présomption d’innocence et suspicion systématique envers les victimes.

La Justice peut-elle rester aveugle sans devenir sourde ? Et si elle ne voit pas, qui a le devoir de lui ouvrir les yeux ?