La France a-t-elle besoin de savants?

Publié le 8 octobre 2026 à 09:49

Tout se change. Tout se transforme.

« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. »

Cette formule, devenue indissociable de Lavoisier, résume l’une des grandes ruptures de la pensée scientifique moderne : la matière ne disparaît pas. Elle se transforme.

Mais Lavoisier ne transformait pas seulement notre compréhension de la matière.

Il participait, avec d’autres savants de son époque, à une transformation beaucoup plus vaste : une révolution dans la manière de connaître.

Observer.
Mesurer.
Expérimenter.
Douter de ce que l’on croyait savoir.
Remplacer les certitudes par des preuves.

La révolution scientifique était déjà en marche lorsque survint la Révolution française.

Et le paradoxe de l’Histoire est saisissant : le 8 mai 1794, en pleine Terreur, Antoine-Laurent de Lavoisier fut guillotiné à Paris.

Quelques mois auparavant, l’Académie des sciences avait été supprimée. Les savants étaient devenus suspects. La science elle-même pouvait être regardée comme un privilège de l'ancien monde.

Une phrase célèbre aurait alors été prononcée lors de son procès :

« La République n’a pas besoin de savants. »

Mais il faut être précis : cette phrase est considérée comme légendaire ou apocryphe. Elle apparaît dans les sources comme un « mot légendaire », même si elle est devenue un symbole puissant de cette période.

Et peut-être est-ce précisément pour cela qu’elle nous poursuit encore.

Quand on tue le savant, que tue-t-on vraiment ?

Un homme ?

Une théorie ?

Une classe sociale ?

Ou quelque chose de plus dangereux pour tout pouvoir qui ne supporte plus d'être questionné :

la possibilité même de penser autrement ?

Lavoisier est mort.

Mais ses idées n’ont pas été guillotinées.

La chimie nouvelle a continué à se développer. Ses travaux ont été repris, discutés, corrigés, transformés. Et quelques années plus tard, la République elle-même a de nouveau eu besoin des savants : les sciences furent mobilisées pour reconstruire, enseigner et répondre aux besoins de la Nation.

C’est peut-être là que réside le véritable paradoxe.

Une révolution peut vouloir changer le monde et, dans le même mouvement, vouloir faire taire ceux qui le pensent.

Or une révolution qui ne supporte plus la contradiction risque de ne plus transformer le monde :
elle cherche à le remplacer par une nouvelle certitude.

La véritable révolution est peut-être ailleurs.

Elle commence lorsque quelqu’un ose dire :

« Et si nous nous trompions ? »

Puis quelqu’un mesure.

Quelqu’un vérifie.

Quelqu’un contredit.

Quelqu’un recommence.

Et quelqu’un accepte finalement de modifier son idée.

C'est ainsi que les connaissances progressent.

Pas par la destruction de ceux qui pensent différemment,
mais par la transformation de ce que nous croyons savoir.

Alors, peut-être que Lavoisier nous laisse une leçon qui dépasse largement la chimie :

Tout se transforme.

Les matières.
Les sociétés.
Les institutions.
Les idées.
Les révolutions.

Une personne peut disparaître.
Un régime peut s'effondrer.
Une idéologie peut perdre son pouvoir.

Mais une idée peut continuer à circuler.

Elle change de forme.
Elle rencontre d'autres esprits.
Elle est contestée, améliorée, parfois abandonnée.

Et parfois, elle devient plus grande que celui ou celle qui l'avait formulée.

Alors quand on tue le savant, la révolution ne s'arrête pas nécessairement.

Parfois, elle révèle simplement qu'elle a changé de nature.

La question n'est donc peut-être pas :

« De quoi devons-nous nous débarrasser pour construire le monde nouveau ? »

Mais :

« Qu'avons-nous le courage de transformer sans détruire ceux qui nous obligent à penser ? »

Car le progrès n'est pas une table rase.

C'est une réaction en chaîne.

Et ce que nous cherchons à faire disparaître aujourd'hui pourrait bien être précisément ce qui, demain, permettra au monde de se transformer.