Con-damné à la chute : quand le conflit devient une condamnation

Publié le 9 octobre 2026 à 10:07

Le mot « condamné » contient quelque chose de troublant : damné.

Être condamné, c’est être déclaré coupable, désigné, enfermé dans un jugement.
Être damné, c’est être voué à la chute.

Mais dans certains conflits, qui sont réellement les « damnés » ?

Celui qui crie ?
Celui qui menace ?
Celui qui se tait ?
Celui qui attaque ?
Celui qui finit par répondre à l’attaque ?

Ou peut-être les deux.

Le modèle d’escalade des conflits de Friedrich Glasl permet justement de comprendre comment un désaccord peut progressivement se transformer en conflit destructeur. L’image ci-dessus en présente une version simplifiée en 9 étapes, allant du désaccord et des tensions jusqu'à la destruction et à la « chute conjointe ».

Au début, il n’y a parfois presque rien.

Un désaccord. Une tension.

Deux personnes ne voient pas les choses de la même manière.

Puis vient le débat, le passage à l’action, les stratégies pour avoir raison. On commence à chercher des alliés : les coalitions apparaissent.

Et quelque chose change.

L’autre n’est progressivement plus quelqu’un avec qui je suis en désaccord.

Il devient quelqu’un contre qui je dois gagner.

Alors apparaissent l’atteinte à la dignité, les menaces, la manipulation, puis les actes de destruction.

Le conflit n’est plus seulement :

« Nous avons un problème. »

Il devient :

« Tu es le problème. »

Et c’est peut-être là que commence la véritable condamnation.

Car lorsque je transforme l’autre en coupable, je me transforme moi-même en juge.

Je ne cherche plus nécessairement une solution.
Je cherche une faute.
Une preuve.
Un responsable.
Quelqu’un à condamner.

L’autre devient le « damné ».

Celui qui doit payer.
Celui qui doit perdre.
Celui qui doit être humilié, exclu ou détruit pour que je puisse avoir raison.

Mais l’un des enseignements les plus vertigineux du modèle de Glasl est précisément ce passage du « gagnant-perdant » au « perdant-perdant ».

Car dans les conflits fortement escaladés, gagner contre l’autre peut progressivement signifier perdre avec lui.

On peut gagner une bataille et perdre une relation.
Gagner un procès et perdre des années de vie.
Obtenir une reconnaissance et rester prisonnier de la haine.
Détruire l’image de l’autre et détruire en même temps une partie de la sienne.

À l’extrême, il n’y a plus vraiment de vainqueur.

Il n’y a plus que des personnes qui chutent ensemble.

C’est là que le jeu de mots devient presque une métaphore :

À force de condamner l’autre, nous pouvons finir con-damnés.

Con-damnés à continuer le conflit.
Con-damnés à répéter les mêmes attaques.
Con-damnés à chercher sans fin qui a commencé.
Con-damnés à avoir raison plutôt qu’à aller mieux.

Et surtout, con-damnés à croire que la seule manière de sortir du conflit est que l’autre perde.

Or désamorcer un conflit ne signifie pas nécessairement pardonner, oublier ou renoncer à ses droits.

Cela peut simplement signifier :

arrêter l’escalade avant que le conflit ne devienne plus important que le problème initial.

Revenir au désaccord avant l’humiliation.
À la limite avant la menace.
À la discussion avant la coalition.
À la protection avant la destruction.

Et parfois, lorsque la relation est devenue dangereuse, se retirer peut justement être la manière de sortir de l'escalade.

Parce que comprendre la mécanique du conflit ne signifie jamais demander à une victime de rester dans une situation de violence.

Cela signifie apprendre à reconnaître le moment où nous ne sommes plus simplement en train de nous opposer.

Nous sommes en train de nous condamner mutuellement à la chute.

Et peut-être que la véritable question n'est alors plus :

« Qui a gagné ? »

Mais :

« Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour avoir raison ? »

Car certains conflits ne se terminent pas lorsque quelqu’un gagne.

Ils se terminent lorsque quelqu’un décide que la chute doit s’arrêter.