Les organisations ont été créées pour organiser la vie collective, répartir les responsabilités, protéger les individus et rendre possible ce qu’une personne seule ne pourrait accomplir. Pourtant, elles peuvent parfois devenir des systèmes dans lesquels le pouvoir protège davantage ceux qui le détiennent que ceux qui en subissent les conséquences.
Pourquoi, dans tant d’organisations, celui qui a le moins de pouvoir finit-il par payer le prix des abus de celui qui en a davantage ?
Dans une entreprise, une administration, une institution de soin, une école ou même une famille, le mécanisme peut se ressembler. Celui qui décide dispose des moyens d’agir, d'imposer son interprétation, de contrôler les ressources ou de définir les règles. Celui qui dépend de sa décision doit, quant à lui, mesurer les risques de parler, de contester ou de refuser.
L’un peut commettre une erreur et invoquer les circonstances. L’autre peut subir cette erreur et devoir en réparer les conséquences.
L’un peut se protéger derrière une fonction, une procédure ou une hiérarchie. L’autre doit prouver ce qu’il a vécu, démontrer ce qu’il a subi et trouver l’énergie nécessaire pour faire reconnaître ce qui aurait parfois dû être évident.
Et lorsque la personne la plus vulnérable finit par réagir, sa réaction devient parfois le sujet principal. On ne parle plus de ce qui l’a conduite à bout, mais de son ton, de sa colère, de son comportement ou de son manque de coopération.
L’abus initial disparaît derrière la réaction de celui qui le subit.
C’est ainsi que la responsabilité peut changer de place sans que le rapport de force, lui, change réellement.
Le plus petit doit alors payer deux fois : d’abord le prix de ce qu’il a subi, ensuite celui des efforts nécessaires pour faire reconnaître son expérience. Il peut perdre du temps, de l’argent, sa tranquillité, sa crédibilité, parfois même sa place dans le système qui l’a fragilisé.
Bien sûr, toute hiérarchie n’est pas un abus de pouvoir. Toute décision défavorable n’est pas une injustice. Toute personne qui conteste une institution n’a pas nécessairement raison. Les organisations ont besoin de règles, de responsabilités et de procédures pour fonctionner.
Mais précisément : une procédure n’est juste que si elle permet aussi de questionner le pouvoir qui l’applique.
Sans possibilité réelle de recours, la règle peut devenir un bouclier. Sans contrôle indépendant, la hiérarchie peut se transformer en cercle de protection mutuelle. Sans écoute contradictoire, la parole officielle risque de l’emporter sur l’expérience vécue, non parce qu’elle est mieux étayée, mais parce qu’elle est portée par celui qui possède déjà davantage de légitimité.
Le problème n’est donc pas seulement celui des individus qui abusent de leur pouvoir. Il est aussi celui des organisations qui rendent ces abus difficiles à signaler, coûteux à dénoncer ou impossibles à corriger.
Une organisation se révèle moins par les valeurs qu’elle affiche que par la manière dont elle traite ceux qui ont le moins de moyens pour lui résister.
Et la France, alors ?
La France se définit par une devise : Liberté, Égalité, Fraternité.
Trois mots qui ne devraient pas être de simples inscriptions sur les façades des mairies, les documents officiels ou les frontons des institutions.
La liberté suppose que l’on puisse exprimer un désaccord sans craindre des représailles disproportionnées.
L’égalité suppose que la parole d’une personne ne pèse pas moins lourd simplement parce qu’elle possède moins de diplômes, moins d’argent, moins de relations ou un statut moins prestigieux.
La fraternité suppose que la vulnérabilité d’autrui ne soit pas considérée comme une occasion de domination, mais comme une responsabilité collective.
Ces principes ne signifient pas que chacun doit obtenir gain de cause. Ils exigent plutôt que chacun puisse être entendu, que les décisions puissent être contestées et que les responsabilités soient examinées selon des règles équitables.
Alors, la France est-elle libre, égale et fraternelle ?
La question ne mérite ni une réponse automatique ni un slogan de plus. Elle mérite d’être posée chaque fois qu’une personne renonce à parler parce qu’elle a peur de perdre son emploi, son logement, ses droits, sa réputation ou l’accès à une aide dont elle dépend.
Chaque fois qu’une victime doit démontrer qu’elle est suffisamment calme pour être crue, suffisamment solide pour être aidée, suffisamment irréprochable pour être protégée.
Chaque fois qu’une institution exige des preuves sans se donner les moyens d’examiner sérieusement les faits. Chaque fois qu’une organisation préfère préserver son image plutôt que comprendre ce qui s’est produit.
Et chaque fois que l’on confond le respect de l’autorité avec l’obligation de se taire.
La justice d’une société ne se mesure pas seulement aux droits qu’elle reconnaît, mais aussi à la possibilité réelle de les exercer lorsqu’on ne dispose d’aucun pouvoir particulier.
Car la liberté de celui qui peut tout dire n’a pas la même portée que celle de celui qui risque tout en parlant.
L’égalité entre deux personnes ne se décrète pas si l’une peut imposer sa version des faits tandis que l’autre doit se battre pour être entendue.
Et la fraternité perd son sens si elle ne s’exerce qu’entre ceux qui se ressemblent, se connaissent ou appartiennent au même cercle.
Il ne s’agit pas de condamner toutes les organisations, toutes les hiérarchies ou toutes les institutions. Il s’agit de leur rappeler leur raison d’être : servir une mission collective, et non devenir leur propre finalité.
Le pouvoir n’est pas nécessairement le problème. Le problème commence lorsqu’il cesse d’être responsable devant ceux sur lesquels il s’exerce.
Une société véritablement libre ne se reconnaît pas à l’absence de conflits, mais à sa capacité à les traiter sans écraser ceux qui disposent des moyens les plus faibles pour se défendre.
Une société véritablement égale ne garantit pas que chacun aura toujours raison, mais que personne ne sera privé d’être entendu en raison de sa position.
Une société véritablement fraternelle ne demande pas aux plus vulnérables de supporter davantage au nom du bien commun. Elle se demande pourquoi ce sont si souvent eux qui doivent faire les sacrifices.
Alors, lorsque le plus petit paie encore pour les abus du plus grand, une question demeure :
Est-ce lui qui a échoué à se défendre, ou est-ce l’organisation qui a échoué à le protéger ?
Et si nous voulons que la devise républicaine reste autre chose qu’une promesse, nous devons accepter de regarder cette question en face.
Car une démocratie ne se mesure pas seulement à la manière dont elle célèbre ses principes.
Elle se mesure à ce qu’elle permet à ceux qui n’ont pas de pouvoir de faire lorsqu’ils sont confrontés à ceux qui en ont.